La question du premier smartphone de l’histoire n’a pas de réponse unique, et ce n’est pas un oubli : c’est une conséquence directe de l’absence de définition stable du terme lui-même. Selon que l’on retient l’écran tactile, la capacité à installer des applications tierces, le nom commercial « smartphone » ou simplement la convergence téléphone-PDA, le lauréat change. Chaque marque qui revendique le titre le fait sur la base d’un critère qu’elle choisit de privilégier.
La définition du smartphone détermine le vainqueur
Derrière la bataille chronologique se cache un débat de taxonomie. Un smartphone est-il un téléphone avec un écran tactile ? Un téléphone capable d’exécuter des applications tierces ? Un appareil vendu sous ce nom par son fabricant ? Ces trois critères ne désignent pas le même appareil ni la même date.
C’est précisément ce flou qui permet à IBM, Ericsson, Nokia, LG et Apple de revendiquer chacun une forme de primauté sans se contredire frontalement. Chaque candidature est défendable, à condition de préciser quel attribut on juge décisif.
IBM Simon : premier téléphone tactile à fonctions avancées
L’IBM Simon Personal Communicator reste le candidat le plus solide au titre de premier smartphone fonctionnel. Conçu en 1992, présenté publiquement en 1993 lors du COMDEX, puis commercialisé aux États-Unis en 1994, il intègre un écran tactile LCD monochrome de 4,7 pouces, un calendrier, un carnet d’adresses, une calculatrice, la gestion des fax et un traitement de texte rudimentaire.
La différence entre la date de présentation (1993) et le lancement commercial (1994) explique à elle seule une partie des divergences entre les récits historiques. Le Computer History Museum retient 1993, certaines sources grand public citent 1994 : les deux dates sont exactes, elles ne désignent pas le même événement.
Le Simon pèse environ 500 grammes, mesure 20 cm de hauteur pour 6 cm de largeur. Son autonomie est limitée et son prix à la vente le positionne clairement sur un segment professionnel. Il n’est pas conçu pour le grand public, ce qui réduit son influence directe sur l’industrie.
Nokia 9000 Communicator et Ericsson R380 : deux autres revendications distinctes
Le Nokia 9000 Communicator, commercialisé en 1996, aborde la question différemment. Il ne mise pas sur l’écran tactile mais sur la convergence entre clavier physique complet, messagerie électronique et navigation web mobile. Pour ceux qui définissent le smartphone par l’accès aux services en ligne depuis un terminal de poche, il constitue un précédent aussi légitime que le Simon.

L’Ericsson R380, arrivé sur le marché en 2000, revendique quant à lui une priorité plus littérale : c’est le premier appareil vendu commercialement sous le nom « smartphone ». Il tourne sous EPOC (ancêtre de Symbian) et dispose d’un écran tactile partiellement couvert par un rabat. Sa limitation principale est structurelle : l’utilisateur ne peut pas installer de logiciels tiers librement. Le nom commercial précède donc les capacités que l’on associe aujourd’hui au concept.
Cette distinction entre le nom et la fonction illustre parfaitement pourquoi la bataille des marques tourne en rond : chaque revendication est cohérente avec un critère, incomplète si l’on en retient un autre.
BlackBerry, LG Prada et iPhone : trois jalons qui redéfinissent la catégorie
La chronologie de BlackBerry se lit en deux temps. Le BlackBerry 850, lancé en 1999, est d’abord un pager bidirectionnel avec messagerie push, pas un téléphone. C’est le BlackBerry 5810, présenté en 2002, qui intègre la fonction appel. La marque canadienne n’a donc pas lancé le premier smartphone, mais elle a imposé un standard de gestion des emails professionnels mobiles que personne n’avait atteint avant elle.
Le LG Prada (KE850), annoncé fin 2006 et commercialisé début 2007, avance une revendication plus précise : premier téléphone grand public avec écran tactile capacitif, sans stylet, quelques semaines avant l’iPhone. LG a même déposé les preuves de son annonce antérieure lorsqu’Apple a présenté son appareil en janvier 2007.
L’iPhone, présenté par Steve Jobs en janvier 2007 et commercialisé en juin de la même année, ne revendique pas d’être le premier chronologiquement. Apple parle de « transformer » la téléphonie, pas de l’avoir inventée. Ce qui change avec l’iPhone, c’est la combinaison : écran capacitif multitouch, interface gestuelle fluide, App Store (en 2008), et une expérience utilisateur qui établit un nouveau standard industriel. C’est cette combinaison, pas une date, qui justifie l’association fréquente entre iPhone et « premier smartphone moderne ».
- IBM Simon (1994) : premier appareil combinant téléphone et fonctions PDA avec écran tactile, mais usage professionnel limité et diffusion très restreinte.
- Ericsson R380 (2000) : premier appareil vendu sous le nom « smartphone », mais sans possibilité d’installer des applications tierces.
- Nokia 9000 Communicator (1996) : premier à offrir email et navigation web mobile sur un terminal téléphonique, sans écran tactile.
- LG Prada (2007) : premier écran capacitif sans stylet sur un téléphone grand public, annoncé avant l’iPhone.
- iPhone (2007) : premier à unifier interface multitouch, système d’exploitation mobile complet et écosystème applicatif dans un produit de masse.
Pourquoi l’iPhone concentre la mémoire collective malgré l’antériorité des autres
L’iPhone n’est pas le premier smartphone par la date, mais il est celui qui a imposé la définition actuelle du terme. Avant 2007, « smartphone » désignait principalement des appareils professionnels sous Symbian, Windows Mobile ou BlackBerry OS. Après 2007, la définition s’est reconstruite autour de l’interface tactile capacitive, du système d’exploitation ouvert aux développeurs et de la distribution applicative centralisée.
Les appareils antérieurs ont donc été jugés rétrospectivement à l’aune d’une définition qu’ils n’ont pas contribué à établir. C’est un biais de mémoire industrielle, pas une erreur factuelle.
Android, lancé commercialement en 2008 avec le HTC Dream, a consolidé ce standard en l’ouvrant à d’autres fabricants. Samsung, HTC, LG ont construit leurs gammes smartphones sur ce socle, rendant la définition post-iPhone encore plus dominante dans les représentations.
Quel critère retenir pour trancher honnêtement
Si l’on retient la convergence téléphone-PDA avec écran tactile, l’IBM Simon gagne en 1994. Si l’on retient le nom commercial, l’Ericsson R380 gagne en 2000. Si l’on retient l’accès libre aux applications tierces sur un système d’exploitation mobile, aucun appareil antérieur à 2007 ne satisfait pleinement ce critère.
La question « quel est le premier smartphone » est donc mal posée si elle suppose une réponse unique. Le titre change selon la définition retenue, et chaque définition correspond à un moment différent de l’histoire technique de la téléphonie mobile. Reconnaître l’IBM Simon comme précurseur et l’iPhone comme fondateur du standard contemporain n’est pas une contradiction : ce sont deux affirmations exactes qui portent sur des choses différentes.

